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Le rire et les larmes, ou l’épitaphe d’un lapin nain

8 juillet 2013

La fille vous a parlé, il n’y a pas si longtemps, de l’intelligence émotionnelle. C’est en effet un sujet passionnant, et, chez nous… héréditaire. L’hypersensibilité nous joue bien des tours, et ses facéties tournent parfois, hélas, à la catastrophe. Mais cette émotivité n’est-elle pas aussi, comme me le disait aujourd’hui un psychiatre, le sel de la terre ? L’hyperréactivité émotionnelle, si elle peut susciter bien des dommages, me paraît néanmoins révolutionnaire (je ne parle pas de balai, ici, promis).

Des dommages, vous en fabriquez à la pelle, lorsque, la quarantaine passée, vous fondez en larmes pour des vétilles. Dans un monde où la brute cynique et sans gêne se fraye aisément un chemin, la fragilité n’est pas de mise. Mais si vous acceptez de ne pas jouer le jeu, c’est la norme que vous remettez en question, et de façon bien plus efficacement brutale que la brute ci-dessus mentionnée. Imaginez la scène : vous êtes entouré(e) de collègues, à l’issue d’une réunion très sérieuse, et vous fondez en larmes en annonçant que votre lapin nain est mort. Mine de rien, vous venez de lancer une bombe (si, si). Parce que votre manifestation signifie (geste autant que parole) une rupture avec des codes sociaux (on ne pleure pas en public, et surtout pour un motif aussi puéril), mais aussi une forme de régression infantile impardonnable. Soudain, l’âge s’abolit, le contexte socio-culturel s’abolit, la hiérarchisation des sujets de conversation s’abolit. Et vous donnez la parole à la petite fille qui est en vous, et qui a droit de cité.

Or, si vous faites l’expérience (ce que je ne vous souhaite pas nécessairement, car la douleur est bien présente, si modeste qu’en soit la source), ne pensez pas que les cols blancs ou les blousons noirs vous tourneront en dérision, pas plus que les tailleurs roses ou beiges, d’ailleurs. Le plus étonnant est de constater les répercussions de votre « laisser-aller » émotionnel sur votre entourage. Mine de rien, en faisant preuve de fragilité, en légitimant une émotion prohibée par les conventions, vous venez d’ouvrir la bonde, et de donner aux autres la possibilité, à leur tour, de desserrer la cravate et d’exprimer leurs propres émotions refoulées, inhibées.

Il ne s’agit pas pour moi de proclamer une « journée de la gentillesse », initiative vraiment malheureuse ; en effet, à l’instar de la journée de la femme, de la secrétaire, de la mamie (tiens, souvent des femmes, étrange), autant dire que 364 jours par an sont dispensés du moindre égard envers ces « sous-catégories ». Pas de bisounourserie non plus, car l’émotion n’est pas de cet ordre. L’émotion est violence, souffrance, et même dans l’enthousiasme il souffle en elle comme un vent de révolte. Mais c’est au prix de la libération de ces énergies, me semble-t-il, que nous trouverons la paix, avec nous-mêmes, avec les autres aussi.

Bon, vous l’avez compris, mon lapin nain est mort, j’ai 43 ans, et j’espère que cela ne vous fait pas pouffer de rire !

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One Comment
  1. Merci pour ce très bel article. J’aime beaucoup ce que tu écris. Oui, tu as tout à fait raison, ne réprimons pas l’émotion. Telle que tu la décris, elle est subversive et libératrice.

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